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Thomas AVANZATA

Thomas AVANZATA

PORTE-PAROLE DU COMITÉ UNION EUROPÉENNE DE L’UITP

"La crise a démontré l’immense capacité d’adaptation du secteur des transports publics"

Mobily-Cités : Quelle est la situation des transports publics en Europe après deux ans de crise sanitaire ?
Thomas Avanzata : La crise du Covid-19 a eu un impact important sur le secteur des transports publics en Europe, entraînant une baisse de fréquentation pouvant aller jusqu’à 90% durant la première vague et des pertes de recettes tarifaires évaluées à au moins 30 milliards d’euros en 2020 (calcul UITP). En outre, les pertes pour 2021 se sont avérées beaucoup plus élevées que prévu initialement, s'élevant à 20-30 milliards d'euros supplémentaires. Dans le même temps, la crise sanitaire a mis en avant le rôle crucial de notre secteur. Malgré la baisse de fréquentation, les transports publics ont maintenu des services essentiels tout au long de la pandémie et ont mis en œuvre des mesures étendues pour protéger les passagers et les membres du personnel. Si la perte de passagers et de recettes tarifaires reste un défi considérable pour le secteur des transports publics, le niveau actuel de fréquentation montre néanmoins que les transports publics urbains restent une composante importante de la mobilité quotidienne. Par certains aspects, le secteur des transports publics est également sorti fier et grandi de cette crise, qui s’est aussi révélée être un accélérateur de tendances qui étaient déjà à l’œuvre comme la numérisation, la transition énergétique ou le développement du télétravail. Cette crise a aussi permis de démontrer l’immense capacité d’adaptation du secteur, une adaptation quasiment en temps réel, parfois au quotidien. J’ajouterais que face à l’ampleur et à la diversité des défis qu’elle propose encore, cette crise a aussi contribué à redonner de la vigueur au dialogue au sein des entreprises et de la vigueur à la relation avec les voyageurs.


Les mesures adoptées par les Etats ont-elles été suffisantes et adaptées ?
Au cours des deux dernières années, les États membres de l'UE ont eu recours à une série de régimes de financement nationaux pour indemniser les entreprises de transport touchées par la crise du Covid-19. Ces régimes, principalement sous forme de subventions directes, étaient appropriés et visaient à atténuer les conséquences des mesures restrictives mises en place pour limiter la propagation du virus. Au niveau européen, un cadre temporaire pour les aides d’État a été adopté pour permettre et autoriser la mise en place de ces régimes. Ce cadre temporaire prévoyait un ensemble de mesures d’aide pouvant être accordées par les États membres, notamment des subventions
directes, des garanties publiques, des prêts publics subventionnés et d'autres aides ciblées. Ces régimes d’aide n’ont pas permis de répondre totalement aux pertes de revenus des entreprises de transport public. Ceci est compréhensible, compte tenu des ressources publiques limitées et des autres segments de l’économie touchés par la crise et que les États ont dû soutenir, comme notamment les soins de santé et les services sociaux. En Italie, par exemple, au cours des 12 derniers mois, le gouvernement national a instauré une aide substantielle pour soutenir les opérateurs à faire face à la crise, avec notamment une enveloppe de 940 millions d'euros pour indemniser les fournisseurs de services de transport ferroviaire de passagers. Cela peut sembler beaucoup, mais ce n'est qu'une goutte d'eau dans l'océan. C'est pourquoi un soutien financier de l'UE, notamment dans le cadre de l'instrument de relance temporaire de l'UE de nouvelle génération (NextGenerationEU), aura encore un rôle essentiel à jouer.


Les transports publics ont un rôle déterminant à jouer dans la décarbonation de nos économies. Les autorités organisatrices et les opérateurs auront-ils encore les moyens d’investir ?
Décarboner nos économies, nos villes et, en général, nos habitudes de vie a un coût énorme. Dans le secteur des transports publics locaux, cette transition verte signifie à la fois un verdissement des flottes et du matériel roulant, mais également un changement de comportement en matière de mobilité pour passer du transport individuel motorisé à des modes de déplacements collectifs et durables. Selon la Commission européenne, la transition vers un écosystème de mobilité résilient, innovant, durable et numérique nécessitera des besoins supplémentaires en investissements privés et publics estimés à près de 230 milliards d'euros par an au cours de la prochaine décennie. S'appuyer uniquement sur les fonds de l'UE ou les régimes nationaux sera loin d'être suffisant. Il est crucial de voir apparaître et renforcer de nouveaux modes de financement de cette transition verte et numérique, allant de l'innovation et de la combinaison financières aux obligations vertes, en passant par les garanties financières, les fonds d'actions ou les investissements privés, pour n'en citer que quelques-uns. Nous avons récemment assisté à un énorme pic d'emprunts sur les marchés des capitaux à l'initiative de la Commission pour financer une partie du plan de relance de l'Europe. Il ne s’agit que d’une première étape pour trouver les moyens appropriés.


Comment redonner confiance aux usagers ?
Le transport public a fait partie des secteurs de la "première ligne" durant la pandémie; les opérateurs ont été très réactifs pour à la fois maintenir une offre de transport adaptée aux horaires de travail des travailleurs essentiels, et assurer la protection des voyageurs comme de leurs propres personnels d'exploitation et de maintenance. Les voyageurs ont pu percevoir les efforts déployés par les exploitants. A ce titre, de nombreuses initiatives ont été mises en œuvre pour favoriser la distanciation sociale (par exemple la pose de vitres en plexiglas au niveau de la cabine de conduite, ou la politique du "un siège sur deux" utilisable par les voyageurs), pour renforcer les programmes de nettoyage, ou encore pour promouvoir la dématérialisation de certains services, notamment la billettique.
Des actions de communication ont été également mises en œuvre, avec l'accent mis sur le port du masque. L'UITP a d'ailleurs réalisé fin 2021 une étude, intitulée "Win back passengers - Fact, figures and the new normal" , qui présente une analyse détaillée des mesures mises en œuvre, en interrogeant également les entreprises du transport public sur les mesures à maintenir sur le long terme. Pour l'UITP, le secteur des transports publics a montré sa résilience, son efficacité et son utilité sociale durant la pandémie. Maintenant qu'une sortie progressive de la pandémie se fait jour, l'enjeu pour le secteur est de prendre toute sa place dans la transition écologique en cours; cela passera bien entendu par une confiance renouvelée des voyageurs en des transports publics efficaces, sûrs, et sains.


La crise a favorisé le développement des modes doux et actifs. Comment réussir l’articulation avec les transports publics ?
Cette crise a encore accéléré l’importance des modes doux et actifs et ce en particulier dans les centres villes. Ces modes se sont révélés particulièrement adaptés pour certains déplacements courts, pour des motifs de déplacement spécifiques et pour certaines catégories d’usagers. Il faut donc absolument les doter d’infrastructures protégées spécifiques et organiser leur complémentarité avec les transports collectifs. Il n’en reste pas moins que par le fait qu’ils couvrent tous les déplacements, pour tous les motifs et pour toutes les catégories d’usagers, dans presque tous les cas, les transports publics locaux doivent bénéficier de priorités sur les autres modes de transport urbain, y compris sur la bicyclette en cas de conflit pour l’utilisation de l’espace existant, et ce en raison de leur capacité et de leurs possibilités d’utilisation par toutes les catégories de citoyens. C’est dans la qualité de la complémentarité entre les transports publics et les modes doux et actifs (mais on pourrait aussi parler de la complémentarité avec d’autres modes comme la voiture partagée par exemple) que réside une bonne partie de la réponse aux défis environnementaux et sociétaux aux-quels nous devons déjà faire face.


La Commission européenne a publié en décembre une feuille de route ambitieuse en matière de transport ferroviaire et urbain. Comment faire en sorte de concrétiser ces objectifs sans perdre leur force ?
La feuille de route publiée en décembre dernier par la Commission européenne représente un pas dans la bonne direction en reconnaissant l’importance des transports publics pour atteindre les objectifs du Pacte Vert européen et rendre la mobilité urbaine plus verte, sûre et accessible. A présent, il est important de concrétiser les différents objectifs et de mettre en place une politique efficace menant à un changement de comportement en matière de mobilité. Les transports publics offrent des solutions de mobilité durable aux citoyens leur permettant de se déplacer dans les villes et régions tout garantissant des retombées positives en matière d’environnement, d’emploi, de qualité de vie et de développement économique, comme illustré dans notre campagne sur les bénéfices du transport public. Notre secteur doit à la fois se décarboner, se numériser et se développer, ce qui nécessite plus que jamais un soutien politique et financier. Il faut veiller à ce que des fonds suffisants soient disponibles pour mettre œuvre ces objectifs Les institutions européennes ont également sans doute tendance à considérer la pertinence d’une intervention européenne concernant les mobilités locales et les mobilités du quotidien sous un angle très majoritairement technologique, ce qui peut se comprendre, mais risque d’être insuffisant. L’Union européenne a annoncé des initiatives en matière numérique visant à promouvoir la Mobilité en tant que service (MaaS) et à faciliter l’achat de billets en Europe. Cependant, ceci ne permettra pas de résoudre les obstacles rencontrés sur le terrain et de modifier les habitudes en matière de mobilité dans nos villes. L’électrification et la numérisation de la mobilité urbaine ne suffiront pas à répondre aux défis actuels.
L'objectif de l'UE de disposer de 100 villes climatiquement neutres d'ici à 2030 est très ambitieux, et peut également devenir un moteur de changement, car ces villes auront besoin d'un secteur des transports publics fort afin de réduire considérablement leurs émissions liées à la mobilité.

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